Après la meilleure job au monde, je vous propose aujourd’hui la meilleure business au monde : vendre de la bande passante au Canada.
La décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) d’imposer un prix élevé de revente de la bande passante pour les petits fournisseurs d’accès a créé une levée de boucliers sans précédent au Canada. Plus de 400 000 personnes ont déjà signé la pétition Stop The Meter. Ce ras-le-bol est surtout le signe d’une inadéquation de l’offre d’accès à Internet par rapport aux nouveaux usages.
Invité hier à l’émission de Michel Lacombe sur les ondes de Radio Canada, j’ai tenté d’expliquer le problème à un public néophyte sur le sujet — et sur Internet en général — et qui avait déjà reçu le son de cloche des grands fournisseurs d’accès. Ce que je n’ai pas réussi à expliquer en quelques minutes à la radio et que les Canadiens ne veulent pas forcément de l’Internet illimité, mais ils veulent payer le prix juste pour le service qui reçoivent.
Comme tous les internautes, j’ai un avis sur le sujet. Mais pour avoir une compréhension plus large du problème, j’ai questionné mes amis Facebook, j’ai fait des recherches sur le marché mondial de l’Internet et je me suis grandement inspiré des publications de Michael Geist, professeur à la chaire de recherche du Canada sur l’Internet et le droit du commerce électronique à l’Université d’Ottawa.
Voici tout d’abord les arguments en faveur d’une hausse des tarifs :
1. Téléchargement illégal
Les internautes “gros” consommateurs de bande passante feraient uniquement du téléchargement illégal. Dans la réalité, l’internaute moyen préfère utiliser les solutions légales qui sont bien plus pratiques et de meilleure qualité.
Ces dernières années, l’offre a explosé avec iTunes, Netflix, Tou.TV, les magasins en ligne la Xbox et de la PlayStation qui propose autant l’achat et la location de jeux vidéo que de films et d’émission. J’allais oublier les producteurs de WebTV qui n’ont de seul moyen de se faire connaître que de diffuseur leurs réalisations sur Internet.
2. Largement suffisant avec 30 Go/mois
La consommation de bande passante idéale serait arbitrairement imposée à 30 Go par mois. Les fournisseurs d’accès se basent sur la consommation moyenne de 2009 qui était de 15,4 Go/mois.
Ces chiffres ont déjà deux ans et ne tiennent pas compte de l’évolution de l’usage – cf. offres légales – dans des foyers où de plus en plus de personnes et d’appareils sont connectés. Je rappelle que le iPad n’existait pas il y a seulement 12 mois, alors que le CES de Las Vegas présentaient 80 tablettes le mois dernier.
En regardant de près les offres des différents fournisseurs d’accès, on se rend compte que chacun a une définition différente du maximum de consommation : 75 Go pour Bell ; 175 Go pour Rogers ; 200 pour Videotron ; 250 pour Comcast aux États-Unis et une bande passante ILLIMITÉE pour Free et d’autres fournisseurs en France.
3. Pénaliser les gros consommateurs
Les consommations “excessives” de certains Internautes pénaliseraient les petits consommateurs d’Internet. C’est vrai ! Si nous étions dans une salle fermée avec une seule connexion à partager, le gros consommateur le ferait au détriment des autres personnes présentes. Dans la réalité, nous ne vivons pas dans un espace confiné et il existe des moyens pour mieux répartir la consommation de bande passante.
Mais, la bande passante est elle une ressource limitée comme le pétrole ? Ce n’est absolument pas le cas. La bande passante est un bien virtuel illimité. C’est le nombre de tuyaux qui transportent les données et leur taille qui sont importants. À ce jour, rien n’indique une saturation de ces tuyaux.
Par contre, je suis d’accord pour que les gros consommateurs de bande passante payent plus. Est-ce à dire que les petits consommateurs vont payer moins cher ? Quand un client d’un fournisseur d’accès paye pour un forfait de 15 Go / mois, mais qu’il n’en consomme que 2 Go, va-t-il être remboursé ?
4. Que 30 000 personnes concernées
Les grands fournisseurs d’accès indiquent que seulement 30 000 personnes seront concernées au Canada, et qu’il ne faut donc pas en faire toute une histoire. Si le chiffre est si faible, il devrait avoir peu d’impact sur les gros fournisseurs. Leur réseau et leur modèle sont-ils si fragiles ?
5. Coût élevé de la bande passante
La nouvelle décision du CRTC devrait imposer un prix de revente au consommateur de 1 à 5 $ par Go de bande passante. Attention, ce n’est pas le prix que les petits fournisseurs payent aux gros fournisseurs – qui n’est que de 3 cents/Go. Si on parle de l’achat en gros de bande passante en Amérique du Nord, le prix descend à 1 cent/Go.
Donc, une compagnie achète un produit 1 cent, le vend 3 cents à une autre compagnie – pour une marge de 300 %, et impose ensuite que le produit soit vendu au consommateur avec une marge de 10 000 %.
Ce qui est incroyable, c’est que le petit fournisseur qui a acheté la bande passante n’a pas le droit de la rendre au prix qu’il le souhaite. C’est comparable au prix imposé du lait, sauf que la brique de lait n’est pas à 50 $.
6. Infrastructure coûte cher
Jusqu’à aujourd’hui, les fournisseurs d’accès Internet alternatifs louaient au grand fournisseur un accès sur le dernier kilomètre pour rejoindre le client final. Comme il existe un quasi-monopole sur ce fameux dernier kilomètre pour se rendre chez vous, la loi impose un accès à ces tuyaux pour que le marché soit plus compétitif. C’est le même type de réglementation un peu partout dans le monde avec comme effet le développement d’offres concurrentes souvent plus novatrices et à un prix moins élevé.L’effort des gros fournisseurs porte donc sur une petite partie de leur réseau.
Je suis très concerné par le rôle de service au citoyen que représente l’accès à Internet – cf. Île sans fil. Je remarque qu’il existe un décalage toujours aussi impressionnant entre l’offre en ville et en zone rurale. La différence de vitesse d’accès est de l’ordre de 1 pour 1 000.
Si les régions sont si mal desservies, c’est à cause des coûts d’infrastructure et du peu d’attrait pour les grands des télécommunications. Avec une boîte d’accès, ils atteignent 100 foyers dans un village en Gaspésie, alors que ce chiffre monte à 10 000 à Montréal. Cette simple équation démontre que l’infrastructure est mieux rentabilisée en zone urbaine qu’en région.
Si la bande passante coûte réellement si peu cher aux gros fournisseurs d’accès, qu’est-ce qui les motive à vouloir imposer aux consommateurs des tarifs si élevés.
7. Limiter la concurrence
Le Canada bénéficie d’un duopole dans chaque province, pour ne pas dire qu’une compagnie domine largement — je vous laisse deviner laquelle. Il y a une autre équation simple en économie, peu de concurrents donnent des prix élevés. Il est évident que les acteurs en place n’ont aucun intérêt à faire changer les choses. Par contre, c’est le rôle du CRTC de créer un espace favorable à la concurrence.
En imposant des prix de revente de leurs services — et donc en leur supprimant toute marge de manoeuvre, les grandes compagnies risquent de transformer les petits fournisseurs en simples revendeurs, réduisant ainsi la concurrence à zéro.
8. Décourager ses clients
En laissant croire que la bande passante coût chère, les grands du secteur veulent dissuader les consommateurs d’aller chercher ailleurs. Le risque ultime est que les clients des grands fournisseurs demandent la même chose que chez les petits fournisseurs. Si vous pouviez avoir les mêmes tomates pour dix fois moins cher dans la boutique d’à côté, vous poseriez-vous longtemps la question ?
9. Protéger les revenus de la vidéo
Les abonnements aux chaînes de télévision et la vente de vidéo à la demande représentent des revenus considérables pour les compagnies de télécommunications. Ils détiennent le pouvoir ultime de vous apporter à la maison vos émissions préférées.
Internet nous a fait découvrir un autre monde, celui de la liberté de choisir ce que bon nous semble à un prix compétitif.
À chaque fois que quelqu’un se désabonne de Super Écran à 12 $ / mois pour avoir Netflix à 7,99 $ — version HD comprise, c’est autant d’argent qui ne va pas dans la poche des compagnies de câble et de télécommunications.
Vous aurez remarqué que les gros fournisseurs d’accès ne vous facturent pas la bande passante des vidéos qu’ils vendent à leur client — alors que c’est le même tuyau qui vous amène Internet . À ce moment-là, pourquoi vous font-ils payer la bande passante des vidéos que vous achetez sur iTunes ou lorsque vous regardez Tou.TV ?
Un dernier calcul rapide. Un film en haute définition loué 5,99 $ sur iTunes représente 5 Go. Avec les prix de bande passante imposés par le CRTC, votre film vous coûtera de 5 à 25 $ plus cher. Encore motivé pour acheter en ligne ?
10. Quel avenir pour l’Internet au Canada
Selon un rapport de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) d’août 2010, le Canada se retrouve à la 28e place sur 30 du classement des prix d’accès à Internet par pays. Le 30e n’étant pas le meilleur.
Aujourd’hui, la décision du CRTC est simple. Soit nous restons dans l’âge de pierre numérique, soit nous créons un environnement propice à la concurrence et à l’innovation.
Le CRTC doit jouer son rôle pour développer la concurrence et faciliter l’investissement étranger. C’est aussi important de mieux utiliser l’infrastructure existante. Le village de mon beau père traîne avec une connexion à 56kbps alors qu’il existe une fibre optique gérée par le RISQ qui couvre l’école juste à côté.
Enfin, il faut pendre l’exemple sur des pays comme la Corée du Sud, qui investit massivement dans le très haut débit avec des connexions qui vont jusqu’à 1 Gb/s pour les foyers. Leur vision est que les compagnies qui vont inventer les services de demain doivent posséder le meilleur environnement pour se développer.
Joignez-vous à la discussion :16 commentaires

zelaurent : How Yahoo Killed Flickr and Lost the Internet http://t.co/nvIwvtCm via @gonzague
jeanlucs : @emilegirard @zelaurent @ThomaDaneau merci pour la soirée les amis!
thierryweber : La délégation Suisse est prête pour cette journée Webcom ;-) #WebcomMT (@ Webcom Montreal w/ @zelaurent @emergent007) http://t.co/LXJdpUBh
KimVallee : RT @Yazziness: Another great panel May 16! #LBM: should we invest more media$? #webcomMT @AaronStrout @zelaurent @seb @Mkahlain @sebprovencher
eastonellises : @zelaurent PayPal Here™ : The Easton Ellises - Lancement exclusif
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emilegirard : Excellente soirée avec les old-timers @jeanlucs et @zelaurent et belle discussion course et piraterie avec @ThomaDaneau !


Nicolas Ritoux : Note que si tu travailles à la maison et/ou possèdes une entreprise, tu peux souscrire à un abonnement d’Affaires, ce qui chez Vidéotron est illimité en bande passante. (c’est aussi plus dispendieux, mais ça te permet de couper la TV et le téléphone pour aller au tout-internet).
Dans de nombreux aspects de la vie, il vaut toujours mieux être une entreprise qu’un individu. J’ai aussi découvert cela avec l’immatriculation et l’assurance auto. Mais je m’égare…
-niko
Vincent Abry : De retour, je découvre cette histoire de bande passante qui m’a un peu surpris. J’ai pas encore fait le tour du sujet et j’ai hâte de voir comment ca va évoluer. Très bon post sur la question Laurent.
@Nicolas: très intéressant ce que tu mentionnes sur Videotron Affaires, je vais jeter un coup d’oeil
Marie-Louise Gariépy : Bravo Laurent, beau résumé de la situation.
Laurent Maisonnave : @Nicolas: Tu as raison Nicolas. C’est pour cette raison qu’à Île sans fil nous demandons aux commerces qui héberge les points d’accès d’avoir une connexion Internet affaires.
Laurent : Correction au point 5 :
le prix DESCEND à 1 cent/Go
Laurent Maisonnave : @Laurent: Très juste Laurent. Je corrige.
Accès à Internet au Canada et économie numérique – Geoffroi Garon | Expert Internet, entrepreneur social et anthropologue du Web social : [...] La meilleure business au monde est au Canada [...]
Mox Folder : Le CRTC devrait interdire aux opérateurs de faire de la VOD ça éviterait les conflits d’intérêt… par exemple Videotron à tout intérêt à limiter le nombre de Go / mois pour favoriser son offre de VOD par câble face à iTunes, Netflix et autres.
N’y a t-il pas là une sorte d’abus de position dominante qui freine la libre concurrence ?
Jean Paul Thomin : Excellente démonstration de l’aspect ”Shylock” du prix de vente. L’absence de concurrence s’explique par la perception erronée qu’il faut mettre les télécoms canadiennes à l’abri de main-mise ou de compétition étrangère. En réalité, Videotron, Bell ou autre Rogers n’amènent aucune valeur ajoutée. La nationalité de la capacité d’accès à l’Internet reste très secondaire vs l’usage qu’on peut faire de la Toile. Et dans ce, en siphonnant monstrueusement l’argent des consommateurs qui paient non pas pour du contenu, mais pour de l’accès à ce contenu, les télécoms nuisent grandement au développement d’une économie numérique nationale.
Geoffroi Garon : Excellent billet Laurent.
Nous sommes en décalage avec beaucoup d’autres pays. Il est primordial d’ouvrir le monde du numérique parce qu’ailleurs, ils le font déjà. Surtout que nous habitons sur un très grand territoire et que nous devons l’occuper numériquement.
Vulgarisation efficace de l’état de la bande passante au Canada — Ovologic : [...] La meilleure business au monde est au Canada par Laurent Maisonnave. Partagez ce [...]
HTML5, Flash et désillusion : [...] meilleure business au monde est au Canada http://zelaurent.com/politique/meilleure-business-monde-canada/ Enfin, il faut pendre l’exemple sur des pays comme la Corée du Sud, qui investit massivement [...]
Maxim Chartrand : Très bon billet Laurent.
Concernant le point 10, je ne suis pas convaincu qu’il soit nécessaire de faciliter davantage l’investissement étranger pour stimuler la concurrence et l’innovation dans le domaine de l’accès Internet. Je crois qu’il faut plutôt revoir le modèle d’affaires qui n’est plus adapté à la nouvelle réalité du marché. Étant donné que les grands fournisseurs privés ne seront jamais intéressés à desservir à 100% la population, ce sont les municipalités qui vont devoir se prendre en main avec l’aide financière des gouvernements. Actuellement, le modèle d’affaires qui semble être le plus privilégié pour la prise en charge d’infrastructures de télécommunications par les municipalités, est le réseau à accès ouvert (open access network), un modèle qui sépare l’infrastructure des services. Je vous invite à consulter les explications de Wikipedia sur le sujet.
http://en.wikipedia.org/wiki/Open_Access_Network
Laurent Maisonnave : C’est juste Maxime. Nous ne pouvons attendre des grands fournisseurs de prendre en charge la couverture des zones numériquement défavorisées et c’est bien dommage. L’open access network est une solution intéressante.
Pour les investissements étrangers, il ne faut avoir peur qu’un autre pays nous rachète. Un nouveau concurrent qui veut entrer sur le marché sera assez motivé pour casser les modèles en place et peut-être offrir un accès à Internet plus compétitif.
Adam Sofineti : Hier, le CRTC a publié sur son site leur intention de revoir leur décision. Ils veulent notre avis sur la facturation à l’utilisation: https://services.crtc.gc.ca/pub/instances-proceedings/Default.aspx?Status=Open&PubArea=Tel&PubType=NofConsul&PubSubType=All&Lang=f
400.000 signatures sur une pétition n’est pas assez pour eux?
Régis Barondeau : Le CRTC devrait effectivement s’inspirer de la Corée du Sud ou des américains.
Obama a promis hier la 4G à 98% des américains d’ici à 5 ans.
http://www.whitehouse.gov/the-press-office/2011/02/10/president-obama-details-plan-win-future-through-expanded-wireless-access